Il n’y a pas de « sale » métier. Ailleurs on laboure la terre, ici on retourne les déchets à la recherche de la « matière ». Des centaines, des milliers de personnes selon des chiffres aussi incertains et fluctuants que « l’informalité » régnante, viennent y gagner leur pain enfoui sous les ordures, parfois à l’insu de leur entourage. La souillure est inévitable mais heureusement que l’argent qu’on collecte à Mbeubeuss n’a pas d’odeur. 

Un des camions à ordures qui vient de finir sa tournée de certains quartiers de Dakar s’avance sur une piste sablonneuse tracée par les allers-retours incessants de ses pairs. Il soulève la poussière noirâtre et s’enfonce dans ce labyrinthe où des « montagnes » d’ordures s’étalent à perte de vue et surplombent par endroit les visiteurs comme sur le point de s’écrouler.
Le relief de ce terrain d’environ 200 hectares s’est formé au fil des années suivant les tonnes d’ordures empilées ici et là. L’enceinte, un lac aménagé pour accueillir un aéroport dans les années 70 est devenu la voie qu’emprunte chaque jour des centaines de camions à ordures.
Les bulldozers à l’arrêt momentanément sont là attendant qu’elles soient plus denses pour déblayer vers les extrémités le trop-plein de déchets et libérer un semblant d’espace dans cet endroit saturé.

À peine le véhicule a-t-il fini de déverser le contenu de sa benne que des dizaines de récupérateurs s’affairent autour du tas d’ordures encore humides. Des hommes, femmes mais aussi des enfants d’une quinzaine d’années ou à peine plus.
Certains discutent, d’autres rient et on n’hésite pas à se placer au beau milieu du tas d’ordures pour dénicher quelques objets usés à revendre. « On récupère ce qui est récupérable » selon Mbacké Diouf, et ce, sous un soleil de plomb.
On y trouve de tout. Cadavres d’animaux, matériels usés, détritus, restes d’aliments putréfiés provenant de quelques-uns des 400.000 ménages de Dakar. Même un masque n’adoucirait pas l’odeur nauséabonde qui se dégage de ces immondices, encore moins pour les narines de nombre d’entre eux qui ne s’en encombrent pas.
Autant le ramassage des ordures ne peut connaître de trêve autant la décharge ne désemplit pas. La fébrilité du dehors en ce jour de Dimanche contraste avec l’activité à l’intérieur. « Chacun travaille à son compte, même les jours fériés les gens viennent ici. Moi je choisis le Vendredi pour me reposer et aller prier » dit A. Faye.
Un groupe de récupératrices

Une jeune dame, se retire quant à elle avec à la main 3 perruques qu’elle s’occupe à arranger. Elles sont nombreuses à travailler ici. « Dernièrement on était venu, moi et d’autres femmes qui s’activent ici, s’enquérir de la situation parce qu’on nous avait averti qu’il y avait le feu. Nous étions venus à la hâte vêtus des habits que nous portons habituellement chez nous et les Sapeurs-pompiers nous raillaient en nous demandant pourquoi avait-on bien besoin de venir travailler ici » rajoute en riant A.Faye.

A quelques centaines de mètres de là, seule une fumée épaisse est visible. L’atmosphère est pesante de ce côté de la décharge. L’odeur étouffante du caoutchouc brûlé mêlée aux émanations d’objets qui se consument à petit feu ici et là est presqu’irrespirable.
Même les riverains de Malika et alentours se plaignent, en plus de l’odeur, de cette fumée toxique qui envahit leur Quartier très souvent.

« Cette place ne se départira jamais du feu » selon I. Ba, récupérateur d’une soixantaine d’années qui ne se rappelle plus depuis combien d’années il a quitté la Guinée Conakry pour venir gagner sa vie à Mbeubeuss: « le gaz (méthane) qui émane de certains types  de déchets fermentés et les objets inflammables font que les ordures commencent à brûler d’elles-mêmes quelques jours après leur exposition au soleil. Mercredi dernier, le feu a même failli atteindre les baraques situées plus à l’entrée et sans l’aide de Dieu ça aurait pu être catastrophique si ça avait été le cas» rajoute-t-il. Le risque d’un embrasement à tout moment
Pourtant une silhouette se dessine petit à petit dans le brouillard de fumée portant un grand panier et un sac bien garni contenant les fruits de sa collecte.
Il n’est pas seul. D’autres sont également à l’œuvre, courbés et piochant dans les monticules fumantes. Cette partie de la décharge est d’autant plus intéressante que le feu facilite la récupération du cuivre contenu dans les fils électriques et autres matériels.

Tous ne sont munis que de leurs seaux et d’une barre de fer recourbée et effilée qui leur sert à déterrer certains objets dans ce climat toxique qui n’empêche pas Mbacké de sourire « On sait bien que la fumée n’est pas bonne pour notre santé, tout le monde le reconnait, mais bon… On n’a que ça pour nous en protéger!».
Oumar, la vingtaine tient dans sa  main gantée quelques bracelets, serrures et petites pièces métalliques noircis par le feu. « Ce qu’on cherche c’est l’aluminium, de la ferraille à revendre respectivement à 200frs et 50frs le kilogramme » dit-il sous un masque. Contrairement à ces deux frères étudiants lui a écourté ses études pour venir gagner sa vie à Mbeubeuss. Chose qu’il ne regrette peut-être pas au vu des profits réalisés quotidiennement mais comme lui, on hésite à évoquer, avec le sourire, les revenus qu’on gagne ici préférant rendre grâce à Dieu.

Tout le contraire de Mbacké Diouf, la mine joviale qui a quant à lui arrêté ses études après un échec en Cem2 :« Il suffit de passer chez moi et de me voir avec mes amis. Je ne vole ni n’agresse mais je n’envie personne. Je suis un noble ! ». Bientôt 14 ans qu’il travaille ici et sans regretter d’y être malgré tous les préjugés sur ceux qui fréquentent ce lieu notamment la délinquance : « à chacun ses occupations, on ne peut pas filtrer ceux qui entrent mais pour l’insécurité dont on nous parle c’est plutôt le fait des malfaiteurs qui viennent de l’extérieur pour s’abriter ici mais ce n’est pas si grave car la police visite les lieux régulièrement, elle a d’ailleurs fait une descente avant-hier ».
Une quinquagénaire plus volubile dit quant à elle s’en sortir convenablement depuis sa retraite dans une usine de la place :« J’arrive à entretenir ma famille sans aide de qui que ce soit ». Cependant la perception que son entourage à Malika a de son travail peu ordinaire la pousse à s’en cacher : « En dehors de ma famille nul ne sait que je travaille ici. Les gens sont curieux de savoir où je passe mes journées, d’autres veulent que je les mette en rapport avec mes « employeurs » mais je trouve un moyen de ne rien leur dire parce qu’ils me regarderaient d’un autre œil». Un regard autre que celui du besoin quand des connaissances toquent à sa porte pour lui emprunter un peu de ses profits: « Ici on peut gagner beaucoup d’argent si on veut. En une journée je peut avoir au moins 3 à 5 sacs de bouteilles en plastique ou autres objets que je revends à 3500 voire 5000 francs chacun aux commerçants ». Ces derniers sont assis à l’ombre sous des tentes et baraques de fortune situés à l’entrée de la décharge. Là-bas sont superposés des débris de bassines, bidons constitués en énormes ballots à côté de la multitude de canettes par terre et autres ferrailles que des ouvriers s’attèlent à modeler. Ils sont ensuite revendus à l’extérieur pour être recyclés en sachet, seaux et autres récipients en plastique réutilisés dans les ménages sénégalais pour connaitre à nouveau le même circuit.
La barbe grisâtre et empêtré dans une masse d’emballages de chips inutiles dont il fouille le dessous tout en étant entouré de cartons vides, I. Diallo lui aussi est fier de subvenir à ses besoins grâce à son métier de récupérateur qui n’épargne pas de tout danger sa santé tout comme son intégrité physique: « dernièrement un chien errant ici m’a attaqué, (il enlève son gant et retrousse les manches de son boubou…), il m’a mordu à trois reprises et fracturé le doigt mais je rends grâce à Dieu j’ai payé les frais de l’hôpital avec mes propres moyens sans demander de l’aide à personne».

A son instar, une retraite ou un retrait de ce lieu taxé de peu fréquentable, parait encore lointain, tout comme la délocalisation de la décharge remise au goût du jour au détour d’accidents vite oubliés, on ne s’en préoccupe pas souvent ici, idem pour les « égosillements » de riverains  et autres activistes exaspérés de sa présence. Aucune action d’envergure ne se profile à l’horizon tout comme une visite, d’habitude rare, d’autorités l’envisageant dans cette Entreprise lucrative à ciel ouvert et dont aucune localité ne voudra jamais SENTIR la présence.
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