Les migrants et réfugiés reviennent au devant de la scène en Europe. Entre mini-sommets et instrumentalisation politique par les leaders d’extrême-droite repris par des gouvernants « modérés », leur sort est au centre d’un débat décisif sur l’accueil mais cet état de fait contraste avec le silence dans lequel s’emmurent depuis lors les Etats africains dont les ressortissants constituent la majeure partie des personnes ayant accompli la périlleuse traversée Méditerranéenne via la Libye cette année. 
972 morts ou disparus en mer depuis le début de l’année, 15.000 morts depuis 2014 même s’il s’agit d’un bilan suivant une seule perspective car les auteurs de statistiques sur le sujet sont unanimes: les données concernant les morts au large de la Méditerranée sont absolument incomplètes et ne constituent que la partie visible de l’iceberg à côté des personnes disparues et celles mortes au cours de l’itinéraire migratoire.  On se souvient ainsi de l’effroi provoqué par le responsable de la zone Afrique centrale et de l’Ouest de l’OIM, Richard Danziger lorsqu’il déclarait: « Nous supposons que le nombre de morts dans le désert est au moins deux fois plus important que celui en Méditerranée » soit au moins 30.000 morts depuis 2014.
Récemment l’Organisation internationale pour les migrations alertait qu’au cours des 14 derniers mois, au moins 13 000 migrants venus d’Afrique auraient été déposés par les autorités algériennes et livrés à eux-mêmes dans le Sahara pour errer vers le Mali et le Niger souvent pendant des jours sans eau ni nourriture dans des conditions apocalyptiques avant d’être recueillis par des ONG.


Ce graphique relève le nombre de migrants morts suivant leur localisation

Ce graphique relève le nombre de migrants morts suivant leur région d’origine 


Le phénomène dramatique perdure, très souvent oublié mais remis au goût du jour ces derniers temps par les récents épisodes relayés quasi-uniquement par les Médias occidentaux. Au point de vue institutionnel, aucune réunion, aucune mesure d’urgence, aucun communiqué sur le sujet pour rendre compte d’une attention portée à la situation des migrants et réfugiés. La communauté africaine est inaudible autant que les cellules de communication présidentielles promptes à réagir dans d’autres circonstances. Dernier exemple en date: le ballotage en mer de l’Aquarius avec 629 migrants à son bord issus pour la plupart du Soudan, du Nigéria de l’Ethiopie entre autres pays subsahariens qui a cristallisé l’attention en Europe et relancé le débat sur l’immigration.    Tandis que crises politiques internes, sommets bilatéraux et rencontres à Bruxelles font cours, silence radio en Afrique et surtout dans les couloirs de l’Union Africaine. On est loin du Sommet de la Valette entre dirigeants européens et africains où il était question de responsabilité des pays d’origine, de transit et de destination dans la gestion des migrations.

Cette réalité migratoire passe encore sous silence et pourtant elle est perceptible dans différentes études et autres rapports de l’OIM. Y compris pour ce qui concerne notre pays même si Sory Kaba disait en 2016 pour justifier des accords de raptriement de migrants sénégalais illégaux que: « c’est l’image de la diplomatie sénégalaise que ces migrants sont en train de détruire, et cela le Sénégal ne peut l’accepter. »

De Janvier à Avril 2018, le Sénégal constituait la 10ème nationalité des arrivées de migrants en Italie et la 5ème nationalité africaine de ceux appréhendés ou sauvés au large de la Turquie alors que les Sénégalais figuraient en tête des arrivées en Archipel espagnol en 2017 en termes de franchissements illégaux de frontières.

Avec le lot opaque de victimes dont cette « Non Named », morte noyée en état de grossesse ou après une longue errance en mer cet autre ressortissant de Pakour dont on peut lire les circonstances de la mort dans la non exhaustive « The List » publiée par The Guardian retraçant quelques 34.0000 morts identifiables partiellement et pour la plupart à la nationalité intraçable.

Si depuis 2015 le Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique lancé par l’UE avec un budget de 2 milliards d’euros destinés à lutter contre les « causes profondes de la migration irrégulière » avec 63% dédié à la coopération et au développement tarde à produire des effets que d’aucuns estimaient déjà à l’époque comme impossibles à atteindre, la pauvreté, le désœuvrement, l’insécurité la mal-gouvernance dans leur pays d’origine continuent d’être autant de raisons poussant les candidats à l’exil peu importe les risques.   Carling et Hernández-Carretero, par exemple, ont examiné comment les migrants potentiels au Sénégal étaient liés aux risques de migration maritime vers l’archipel espagnol. Ils ont trouvé que face au risque élevé du voyage, les « Kamikaze Migrants » adoptent plusieurs mécanismes psychologiques, y compris des formes d’évitement, de discrédit des informations négatives et s’engagent dans la minimisation des dommages comprenez également par là, les risques de perte de leur vie pour atteindre la destination souhaitée.   Pendant ce temps, les choses évoluent au Nord. En Italie, l’extrême-droite a pris le pouvoir avec la gestion des migrants comme point  cardinal de campagne d’un Matteo Salvini aujourd’hui Premier Ministre qui n’a pas tardé à mettre ses menaces, de ne plus laisser l’Italie seule responsable des flux migratoires, à exécution.  Il est d’ailleurs déterminé à accroître la collaboration préexistante avec les autorités libyennes ayant sous leur tutelle les garde-côtes, partenaires cruciaux de cette lutte contre les migrants.    Couplée au refus de laisser les navires de secours aux migrants accoster, la démarche italienne caractérise celle de l’Europe qui depuis le début de la crise migratoire fait son job et celui de l’Afrique, à sa manière.   Le contrôle durci de ses frontières débute ainsi à des centaines de kilomètres de celles-ci avec des accords signés tout azimuts, des centres d’accueil créés afin de contenir et trier le flux de migrants de la Libye jusqu’au Tchad ou encore au Niger. Les chiffres parlent en la faveur des politiques restrictives, du moins celles concernant les arrivées en Europe. 

Ainsi l’OIM fait état de 43,035 migrants et réfugiés entrés  par la Mediterranée cette année, en date du 24 juin contre 73.000 l’an dernier à la même période soit une baisse de 50% par rapport à l’année dernière sur l’ensemble de l’Europe et de 77% pour ce qui concerne l’Italie aujourd’hui figure de proue de la lutte contre les migrants illégaux.  La lecture de ces chiffres fait par ailleurs percevoir un « langage de crise migratoire » sans véritable fondement factuel mais payant pour l’exercice politique. Et la volonté d’une telle maîtrise du flux de migrants passe parfois par un risque de déni des droits de l’homme les plus élémentaires comme la caution à l’aberration juridique permettant au Niger comme le relève Julien Brachet, « d’arrêter et de condamner des individus dans leur propre pays sur la seule base d’intentions supposées : c’est-à-dire sans qu’aucune infraction n’ait été commise, sur la simple supposition de l’intention d’entrer illégalement dans un autre pays ». 

Sans compter l’appui à des centres de détention libyens très souvent décriés, les procédures dégradantes aux frontières européennes ou le refoulement injustifié de migrants sont autant de symboles d’une Europe qui a failli comme le dit Christiane Taubirat à prouver que « ses chartes et conventions ne sont pas que chiffons de papier ». A la une de Libé jeudi. Europe, on ferme!

Ports interdits, frontières grillagées, murs de séparation… Le Conseil européen qui s’ouvre ce jeudi est celui d’un continent d’exclusion qui se replie sur lui-même.https://t.co/ejjSvZTboY pic.twitter.com/KQPmqsBOn9

— Libération (@libe) 27 juin 2018

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