Si les turfistes attitrés, autrefois occupés à braver le hasard sur le bon couplé à placer semblent avoir enlevé le pied de l’étrier, leurs « poulains » ont, eux, investi en masse le champ du pari. Sous une autre forme, mais à un galop bien plus soutenu. Pari gagnant pour la Lonase mais la mise est grosse pour une Société : sa Jeunesse.


« Donne la victoire au FC Porto ! C’est mon argent que je mise non ? Je sais ce que je fais, contente-toi d’écrire ». Assis sur un banc à deux mètres de l’entrée d’une « Game Center », une des dizaines de salles de jeu aménagées depuis 2014 par la Lonase dans les différentes villes du pays notamment Dakar, quatre jeunes hommes ne se privent pas de gronder leur « Secrétaire » d’occasion, réticent à noter les paris « trop risqués » de ses camarades sur le bout de papier froissé à présenter à l’un des deux guichetiers de cette agence du quartier populaire de Grand-Dakar.
Dans la petite enceinte, entièrement peinte en vert, une quinzaine de jeunes, en rangs désordonnés, se pressent devant la grille qui les sépare de deux guichetiers débordés.
Certains, impatients d’enregistrer leur « combinaison », n’hésitent pas à glisser leur bout de papier aux mieux placés alors que d’autres tentent sans succès d’utiliser la force.
« Attends ton tour, on n’est pas des animaux ici ! » lance un client fatigué des coups d’épaules de son voisin qui se perd en excuses. Tous ont hâte de passer au guichet pour éviter que leur pari ne soit annulé car il est bientôt 13h, moment où débutent plusieurs matches de football dans les championnats occidentaux les week-ends.
Le bruit des grands écrans plaqués au mur de la salle est noyé par le vacarme des parieurs qui débattent sur les meilleures options pour éviter que leur billet ne connaisse le même sort que les multiples autres qui jonchent le sol.
Soudain, des cris fusent d’un côté de la salle où un groupe de spectateurs suivent, depuis un court moment, une course de chiens diffusée sur un écran les surplombant. « Il y en a un qui est en train de se ruiner ! », « Je t’avais dit de ne pas miser sur celui-ci » disent, sur un ton railleur, ses camarades à leur ami « trahi » au dernier moment par le chien sur lequel il avait misé avec espoir. Pour A.B. Diop, étudiant à l’UCAD en vacances à cause d’une année universitaire déréglée, hors de question d’y jouer : « Je ne comprends pas comment on peut miser son argent sur des dessins animés ! » En effet, de l’arène aux gradins qui acclament les coureurs, tout est virtuel et excellemment réglé par le partenaire de la LONASE, la Société française EDITEC, un des leaders mondiaux dans le domaine des systèmes Informatiques dédiés aux jeux de hasard. Les noms anglophones des (« chiens de course », « Tu ne peux pas faire ça », « Désolé de perdre ») s’ils étaient connus n’auraient, eux, pas manqué de décourager des parieurs au niveau d’étude souvent peu avancé et très superstitieux. Le récent perdant, à peine remis de son échec se rabat quant à lui sur le semblant de file d’attente dédié au « Pari Foot », la grande attraction dans cette enceinte emplie d’une clientèle presque homogène.
Comme leurs pairs visibles aux alentours des kiosques, ils sont pour la plupart ouvriers, lycéens, étudiants ou encore chômeurs sans autre grande occupation que l’attente des matches des grands comme petits Championnats européens, africains, américains et même asiatiques. Presqu’aucun d’entre eux ne semble dépasser la trentaine d’âge malgré la peine éprouvée par certains pour déchiffrer le contenu des affiches aux écritures minuscules collées à la devanture des kiosques bleu-ciel et salles de pari de la Lonase qui leur indiquent les centaines de matches du jour.
Même décor à Niarry Tally, où la quiétude des retraités occupés à deviner l’ordre des chevaux vainqueurs de la prochaine course est désormais bouleversée par les groupes de jeunes qui leur disputent les différents kiosques « PMU » tous pris d’assaut dans Dakar. Ils ne manquent pourtant pas aux alentours. Sur moins de 100 mètres, 3 kiosques et un « Game center » ne suffisent pas à empêcher les clients impatients, de solliciter le guichetier jusque devant sa porte pour l’enregistrement de leur ticket.
Certains, dont l’âge mineur se révèle sur leur visage encore marqué par la poussière et la sueur encore fraîche du dernier match de football discutent, les yeux rivés sur le tableau d’affichage, sur quelles grandes équipes parier la mise de base (300francs).
Une enseigne sur laquelle est inscrit « Interdit aux moins de 18 ans » est pourtant bien visible sur la façade de chaque point de vente. Une mesure prise en 2015 par la LONASE pour décourager les nombreux mineurs parieurs qu’elle était accusée de pervertir.
« C’est que… Bon…. » se perd en explications l’un d’entre eux, jetant des coups d’œil rapides pour s’assurer que les contrôleurs ne l’entendent pas avant de se réfugier auprès de ses camarades. Aucune pièce d’identité ne leur est exigée par ces gérants (consciemment) peu vigilants.


Et quand d’autres agents bien plus rigoureux chassent les parieurs n’ayant pas l’âge requis, certains comme Khalifa, élève en classe de 3ème dans un collège de Liberté 6 ont leur méthode : demander à des joueurs plus âgés de faire valider leur billet comme son grand-frère qu’il attend à 50 mètres des lieux le temps de lui ramener le précieux petit coupon blanc.
« Pas besoin de tout recopier, c’est seulement ce code à côté du match sur lequel tu veux parier qu’il faut noter » conseille celui que l’on surnomme ici « Docteur », à un novice qui se perd depuis une demi-heure, dans le programme du jour.
« Handicap », « Double chance », « Equipe victorieuse », « Résultat sans match nul », « 1ére équipe à marquer », « Score à la mi-temps », « Score final »… sont quelques-unes des nombreuses options de pari. Difficile de comprendre grand-chose à ce mélange de chiffres sauf pour les habitués du jeu de hasard.


Un jeune faisant ses choix de pari


« Celui qui m’a appris à jouer au Pari Foot n’a pas fini l’école élémentaire » dit L.Bâ, grand-yoffois de 23 ans, grand amateur de foot qui malgré les nombreuses désillusions ne peut s’empêcher de parier quand l’occasion de s’assurer un « bon » week-end se présente.
Le plus souvent, les joueurs ne se limitent pas à un seul ticket. Plusieurs combinaisons sont minutieusement élaborées sur la base de tickets à risque où les paris les plus improbables sont placés dans l’optique de remporter de grosses primes pouvant dépasser la centaine de milliers de francs voire bien plus mais très rarement… ou de petites sommes grâce aux tickets de « remboursement » avec comme critère la forte chance, que les équipes choisies sortent vainqueur de leur match vu leurs statistiques récentes. La « logique du foot» est d’ailleurs, le plus souvent, ignorée par le score invraisemblable ou plutôt…biaisée par « Narr Bi », le fameux propriétaire invisible du « PF »  qui manipule les matchs suivant ses intérêts selon les désespérés.
Pour P.Birane, jeune menuisier, la meilleure stratégie est d’allier les deux : « avant-hier j’ai remporté 120.000 francs et je me suis empressé d’acheter deux sacs d’aliment pour mon élevage de poulets, le reste me servira au pari ». Mais un de ses amis souffle comme pour le démentir que ses pertes cumulées chaque semaine ne sont pas pour autant négligeables.
Nonobstant, lui, tout comme ses centaines voire milliers de jeunes compères, ne semble pas prêt à délaisser ce qui est désormais devenu une addiction pas évidente à délaisser. La maigreur des émoluments perçus au détour de rares «corvées» ou ventes de meubles, moroses comme le secteur artisanal au Sénégal, n’est pas pour aider à délaisser ces petites sommes que d’autres qualifient « d’argent facile ». Encore moins quand on est chômeur, désespéré, pas épargné par les vicissitudes d’un Monde matérialiste, ou habitué des bancs de classe ou d’Amphi désenchanté à cause d’un système éducatif qui a tout l’air de les pousser vers la porte du chômage.

Pendant ce temps, les kiosques bleu-ciel et autres Game Center se fondent, eux, dans le paysage dakarois. Certains plus proches des Etablissements scolaires que les lieux de vente de tabac prohibés actuellement, n’en sont pas moins pernicieusement nocifs à l’esprit de labeur que l’instruction est censée inculquer à la moitié de sa population.
Un kiosque PMU sur l’Avenue Cheikh Anta Diop



Quelques voix prétendent tonner pour dénoncer ce « détournement de mineurs organisé », mais ne sont guère assez fortes pour bouleverser ce qui est désormais le quotidien… d’oisifs-pariant. 

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