Si le morcellement du Continent africain a des allures de partage comique par de grandes puissances, l’image cartographique du « ver » gambien se tortillant dans le non-extrêmement grand territoire sénégalais n’en est pas moins sordide.
Retour sur l’histoire d’une contrée à la population homogène divisée par de simples tracés au gré des puissances coloniales.

Alors que les gouverneurs français ne manquent pas d’ardeur pour asseoir par la force militaire leur domination au Nord et au Centre du « Sénégal et ses dépendances » tels que convenu dans le Traité de Paris de 1815, la métropole fait preuve de plus de diplomatie dans la zone Sud. Le Portugal, autre force coloniale, possède un comptoir à Ziguinchor sur la Basse Casamance. Mais le peu d’intérêt manifesté par les Portugais encourage les Français à s’installer et annexer progressivement la région non sans quelques résistances réprimées des Balantes à l’Est, des Floup, des Mandingues à Sédhiou et du Fogny de Fodé Kaba. Il n’y eût d’ailleurs pas besoin de mentionner dans la Convention du 12 Mai 1886 que Ziguinchor est « cédée » aux Français qui en échange abandonnent leur mainmise sur l’Archipel des Bijagos, situé au large des côtes de la Guinée Bissau et reconnaissent la délimitation des frontières entre les Guinées française et portugaise entre autres concessions.
Toutefois, autant de diplomatie ne suffira pas aux Français pour asseoir leur domination sur l’intégralité du territoire sénégalais. Pour cause, cette enclave coincée entre les terres d’influence française, propriété du Royaume d’Angleterre que l’on nomme « Gambie ».
L’occupation britannique se limite alors à la ville de Bathurst et ses alentours notamment sur l’embouchure du Fleuve où se situe le comptoir d’Albréda rendu puis cédé gracieusement en 1857 par les Français pour s’éviter des réclamations sur Portendick, une station de la côte mauritanienne par laquelle les Anglais pourraient concurrencer le trafic de la gomme. Sa population d’environ 6.000 habitants est alors composée des mêmes que dans les zones voisines à part les « Akou ». Originaires en majorité de la Côte des Esclaves ils sont comme les « recaptives » de Sierra Léone de futurs esclaves libérés par la Marine britannique après interception des navires Négriers les transportant. Débarqués là, ils sont pris en main par les Pasteurs méthodistes, parlent anglais et professent le Protestantisme.
Faidherbe, Pinet-Laprade, les marins Aube et Fleuriot de Langie, tous préconisent l’acquisition de cette contrée sans frontières véritablement précises où se réfugient les pillards et autres bandes armées après leurs exactions sur le territoire sénégalais. En 1863 ils proposent en échange les comptoirs du Golfe de Guinée mais le Foreign Office hésite à rajouter de nouvelles possessions à celles qui lui coûtent déjà trop cher pour un rendement médiocre. En 1867, les Français ajoutent le Gabon mais retranchent les comptoirs de Mellacorée et Rio Nunez de leur première offre. Ce qui fait peut-être tiquer les Britanniques qui proposent alors un troc de la Gambie avec la Mellacorée et les Iles de Los. Mais alors que les pourparlers font bon train entre les deux Gouvernements, une vaste campagne de protestation est enclenchée au niveau local par les commerçants britanniques aidés par les Akous. L’accord est bloqué par le refus de Paris d’opérer toute indemnisation puis par la Guerre en 1870 qui oblige les Britanniques à rappeler leurs troupes en Gambie ce qui plonge la région dans une telle insécurité que l’aide militaire française est sollicitée par le Gouverneur anglais en 1873.
C’est à ne plus comprendre pourquoi la Chambre des Lords refuse de nouveau d’accepter la proposition incluant Dabou, Grand Bassam et Assinie par lesquels les rebelles Ashantis du Ghana se ravitaillent pourtant en armes. Les doléances anglaises refusées sont d’abord la cession du Gabon et un dédommagement pour les commerçants de Bathurst, puis une demande de renonciation de la France à toutes activités ou velléités sur le littoral du Golfe de Guinée entre le Rio Pongo et le Gabon (Guinée, Côte d’Ivoire, Porto Novo, Dahomey et le Delta du Niger) qui fera d’ailleurs l’objet d’une grande contestation des commerçants français.
L’opposition à un échange est elle aussi on ne peut plus vive en Angleterre où en 1876, le « Royal Colonial Institute » proteste, dans une brochure, contre le potentiel abandon de la « Riche Gambie » et de ses populations qu’on voulait livrer « à la barbarie du Gouvernement Français ».
Les nombreuses pétitions adressées au Ministère des Colonies et aux Députés vont, malgré les démarches officieuses de la France en 1880, obliger le Parlement britannique à déclarer que « les négociations sont closes. ».
L’échec de la France, malgré toutes les offres déclinées, à obtenir la toute petite Gambie est dissipée cependant par les immenses colonies que deviendront la Guinée, la Côte d’Ivoire sans compter le Gabon point de départ de l’Afrique Equatoriale Française qui pourtant faisaient partie des multiples offres déclinées par les Britanniques.
Toutefois ces derniers n’ayant refusé que pour ne pas léser les gens de Bathurst ne se soucient pas par la suite d’opérer une délimitation exacte ce qui permit aux Français d’occuper librement au Nord le Haut-Fleuve et la zone du Rip et au Sud toute la Casamance.

©Le Marabout Mamadou Lamine Drame

Cependant un incident vient troubler l’accalmie entre les deux puissances : les troupes françaises du Soudan (actuel Mali) poursuivent le marabout résistant Mamadou Lamine Dramé réfugié à Toubakouta, tout près de la Gambie, qu’ils canonnent et incendient en Décembre 1887 avant que les hommes de Moussa Molo ne le tuent en Gambie à deux kilomètres du Fleuve.
Les affrontements entre grandes puissances occidentales ont toujours été à éviter, encore plus si ça entre dans le cadre du partage de l’Afrique et le télégramme du 17 Février 1889 du Ministre français au Gouverneur du Sénégal n’est pas pour le démentir : « Négociations vont s’ouvrir…Invitez Gallieni et Commandants postes Sud à s’abstenir de toute occupation nouvelle et respecter pavillon anglais. ».
Le Traité franco-anglais du 10 Août 1889 fait recevoir à la Gambie comme le dit Hubert Deschamps « une forme, celle d’un gros et long ver, se tortillant dans le territoire français et coupant du Fleuve, leur débouché naturel, tous les pays d’alentours. Ce n’est d’ailleurs pas le seul monstre géographique que la politique ait enfanté.»
Un tracé de frontière aussi artificiel et cocasse, puisque coupant « géométriquement » les pays, les peuples et les courants commerciaux, ne manque pas de provoquer des perturbations. L’administrateur de Nioro du Rip en 1893 ne manque pas de signaler à la métropole la fâcheuse tendance des gens de Nioro du Rip à s’enfuir à l’arrivée des Français à l’instar du Chef de Niania, pourtant dûment nommé, qui se sauve par la suite dans un village dépendant de lui situé en… Gambie. De même les pillages, incursions et empiètements émanant de la zone britannique exaspèrent les Français.
Une Commission mixte désignée en 1896 opère une délimitation par plantation de poteaux-frontières en 1898-1899 qui coupent encore certains villages en deux pour « rectifier » la carte basique anglaise. Les piliers de bois sont à nouveau remplacés par des bornes en maçonnerie construite toutes les 2600 mètres sur tous les sentiers avant que la Convention du 8 Avril 1904 ne vienne définitivement régler dans une entente cordiale, les problèmes coloniaux franco-anglais au grand dam de l’avenir de la population « sénégambienne ». 

Avec Hubert Deschamps(1900-1979), Administrateur colonial, 
Historien et africaniste français
« Les Frontières de la Sénégambie »
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