L’auteur

        Je commence par préciser qu’en politique chaque acteur est libre de soutenir qui il veut. C’est le principe. Mais, en articulant le principe au réel, au contexte, à quelques leaders politiques, force est d’admettre que certains ne peuvent pas « abandonner » leurs convictions, par ricochet leurs partis pour se retrouver du jour au lendemain dans une autre  force politique surtout quand celle-ci est au pouvoir et quand ils l’ont combattue pendant « six saisons ». Ceci est votre cas Maitre Aissata Tall Sall.

Il n’est nullement besoin de convoquer à l’entame de notre propos  Jean François Médard pour mettre l’accent sur l’abondante littérature, sur les vicieuses et très négatives implications de la transhumance.

    Ceci étant précisé, Maitre, je voue du moins je vous vouais une grande admiration  politique. Maitre, comme beaucoup de sénégalais, je ne comprends pas ce choix, je suis confus. Maitre, mes idées pour sortir de cette quête de sens  sont dans un labyrinthe inextricable.

Maitre Aissata Tall Sall, qu’est ce qui explique ce choix ? Maitre, quelles sont les raisons qui vous poussent à abandonner votre propre navire pour ce nouveau bateau ? Pourquoi à ce moment crucial, à moins d’un mois de l’élection présidentielle ?

Nous vivons, il faut le dire, plus ou moins dans une société misogyne surtout en politique. Nul besoin d’être intéressé par les questions de genre pour déceler ce constat. Pourtant, Maitre vous avez su garder la tête haute depuis belle lurette; en continuant vos études, en entrant dans le cercle restreint de l’élite « féminine de ce pays » (sans connotation de distinction catégorielle), en devenant avocate de renom et en vous frayant ce beau parcours politique.

Maitre, je vous admire du moins je vous admirais car vous êtes sous d’autres cieux une femme des temples du savoir pour tout simplement dire une universitaire de fait. Mon admiration a caressé son comble quand je vous ai vu défiler maintes reprises à l’université Gaston Berger de Saint-Louis pour animer des conférences et participer à des panels. Ils ne sont pas nombreux ces politiques et ces politiciens qui ont l’audace de venir à l’université. Je me souviens de cette phrase prononcée à l’auditorium de l’UGB 2  qui résonne encore dans mon cœur et dans mon esprit : « Je ne fais pas partie de ces Hommes politiques qui ont peur de l’espace universitaire ». Comprenez par là des acteurs politiques qui n’ont pas le courage d’assister aux panels organisés dans les universités. Ceci est juste un maillon dans cette chaine d’estime pour montrer que celle-ci ne s’exclut pas dans votre statut  « d’Homme politique »

Pourtant, Maitre votre itinéraire politique ne présageait pas ce rétropédalage difficilement digérable pour nous autres sénégalais qui ont su déceler en votre personne le symbole de la bravoure, de la témérité, de la capacité à faire face à l’adversité, de l’endurance, de la résistance, bref d’un immense potentiel politique prometteur mais surtout après toutes ces années de lutte.

Maitre, vous êtes une battante. Qui ne se souvient pas de votre lutte quand on a voulu arracher la mairie de Podor d’entre vos mains ? Qui ne se souvient pas de la détermination dont vous aviez fait preuve lors de cette épreuve. Maitre, vous avez su tenir tête à Racine Sy dans votre Podor en dépit du capital financier immense de cet homme. Maitre, qui ne se souvient pas de votre détermination à impulser le changement à la tête du PS ? Maitre, qui ne se souvient pas de vos propos ô combien évocateurs lors du vote de la loi sur le parrainage ?  Maitre, vous ne le savez peut-être pas mais les sénégalais vous admirent du moins, ils vous admiraient (Je ne suis pas sûr que ça soit le cas jusqu’à présent). Maitre, vous ne le savez peut être pas mais vous étiez une femme adulée en dehors du cercle étroit des adhérents et militants de votre mouvement politique. C’est un empire d’espoir et d’estime vient de s’écrouler en chute libre.

Maitre Sall, certes le champ politique sénégalais est devenue la radioscopie de va-et-vient  et le lit de configurations et  reconfigurations politiciennes les plus curieuses ces dernières temps. Mais, votre ralliement nous surprend beaucoup. Maitre, vous n’étiez pas n’importe qui aux yeux des sénégalais et surtout à ceux de l’intelligentsia. Vous avez résisté au moment le plus opportun pour céder mais vous venez de céder au moment le plus opportun pour résister.

Maitre qu’est ce qui explique ce choix ? Sans verser dans la prophétie, vous étiez destiné à un bel avenir politique. Mais, hélas…

Maitre, vous venez de signer votre suicide politique. Certes la politique est parfois une affaire de circonstance et le phénix peut renaitre toujours de ses cendres mais les sénégalais vous placent dès maintenant au même pied que tous ces hommes et femmes qui ont renié leurs convictions, s’ils en avaient d’ailleurs, pour aller vers les vertes prairies.  Et pourtant vous disiez, il y’a quelques jours, que vous  receviez de fortes pressions face auxquelles aucun homme ne saurait résister. Ce qui confortait l’opinion publique car ces propos paraissaient rassurant en écartant l’idée d’une potentielle transhumance.

Maitre, poliment, nos déceptions, les plus distinguées. Nous sommes choqués et déçus. C’est notre intelligence que vous avez piétinée. On attendait ce détour d’une autre personne que vous. Vous venez d’amplifier ce dégout politique des sénégalais envers les politiciens. Mais vous venez aussi d’amplifier ce désir de finir avec certains politiciens aux « mœurs politiques » légères.

 Par ailleurs, nous autres sénégalais devons, sérieusement, nous poser des questions sur les acteurs politiques qui nous dirigent et qui prétendent nous diriger. Mais, il urge d’interroger aussi l’effectivité de notre démocratie. Aujourd’hui, c’est notre démocratie qui est mise à rude épreuve. Notre démocratie est menacée. On assiste tendanciellement à une fusion des élites. Il n’y a pas de démocratie s’il n’y a pas une pluralité des élites comme le soutient Wright Mills dans son ouvrage l’élite au pouvoir. On assiste à un élitisme moniste. Et, cela est dangereux dans une démocratie. Il n’y a pas de démocratie s’il n’y a pas une pluralité des opinions. Il n’y a pas de démocratie si la classe politique se fond et se confond dans une entité homogène. Il n’y a pas de démocratie si les acteurs politiques n’ont plus le courage de résister aux pressions qu’ils reçoivent de qui que ce soit même s’agissant de « marabouts ». Il n y a pas de démocratie si on n’ose plus s’affirmer et affirmer librement sa position.

Somme toute, qu’est-ce qui se cache derrière ces transhumances ? Qu’est ce qui explique le fait que des acteurs politiques compromettent ainsi de façon spectaculaire leur avenir politique ? Quels enjeux se situent derrière ces reniements ? En tout cas, l’espace politique sénégalais est en gésine. De quel ange ou de quel monstre accouchera-t-il, à quel prix, pour quelles finalités? Time will tell us !!!

Amadou Tidiane THIELLO

Etudiant à l’Université de Bordeaux

thiellotidjane@gmail.com



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